« Hors cadre

2007

Je pressens que mon corps soumis à l’exigence de la Danse va devoir trouver d’autres chemins complémentaires pour se préserver et durer. Mon esprit, lui, a besoin de garder à distance les jugements quotidiens auquel un artiste est confronté.

Tourner le regard à l’intérieur de soi plutôt que de se projeter dans le regard des autres.

L’Art brûle, la thérapie soigne : je découvre le yoga avec Joyson dans un centre de danse. Ce lieu est mon antre, j’y suis bien mais peu de cours me donnent satisfaction. J’ai soif de beauté, de connaissance, d’exigence. Je méprise la médiocrité et l’époque n’est pas de mon côté.

J’aime la solitude, le silence, le calme et une alarme en moi se déclenche immédiatement lorsque les êtres humains coagulent : je n’appartiens à aucune communauté.

Assis en tailleur face à Joyson, l’un et l’autre presque muets pendant le cours, je sens que nous n’avons pas besoin de parler pour communiquer. Comme dans la danse, le corps parle. J’attrape chacun de ses regards, je reproduis ses mouvements, j’observe sa précision. Je me sens bien, très bien même : au bon endroit, avec la bonne personne, au bon moment.

Je reviens sans cesse, dès que ma vie de danseur vivant avec sa valise me le permet. J’observe, je mémorise les noms des asanas, je commence à noircir des carnets en notant chaque information ou correction. Joyson parle peu, mais Joyson parle bien. Chaque explication est précieuse et je mesure l’étendue de son savoir.

Je m’allonge chaque matin sur mon tapis pour pratiquer, ressentir et comprendre ce que j’ai appris les cours précédents. Mon corps se sent comme neuf et mon esprit s’apaise. Chaque jour, il faut recommencer : on met du temps à trouver l’équilibre, très peu pour le perdre. Le danseur sait qu’un équilibre n’est rien d’autre qu’une succession de déséquilibres. Il en va de même, je crois, pour l’équilibre émotionnel.

Le temps passe et je ne mets aucun mot sur cette expérience et cette rencontre. Je ne suis pas en formation, j’apprends et je suis l’enseignement d’un homme, c’est tout. Je suis en totale confiance. Très vite, je commence à enseigner le peu que je sais. J’ai déjà beaucoup enseigné la danse, je connais mon corps, je connais ma voix grâce au chant, et tout cela m’est d’une aide précieuse pour me lancer.

Plus j’apprends, moins j’en sais. Le yoga est immense, un océan de connaissances. Je voudrais tout savoir, tout connaître, mais une vie n’y suffira pas. Je pensais pratiquer le yoga...mais je découvre une multitude de yoga avec Joyson. L’un d’eux m’interpelle particulièrement.

Il y a quelques années : je rentre d’un séjour au Cambodge et pendant le cours je reconnais certaines postures inhabituelles que j’ai vues gravées sur les murs d’Angkor. Je n’en reviens pas, c’est magnifique ! Je demande le nom des postures, Joyson m’explique qu’il s’agit de postures issues d’un yoga méconnu qui est en train de disparaître : VIGRAKA-YOGA. J’ai l’impression de découvrir un trésor. Je veux absolument apprendre. Et j’en fais pars à plusieurs reprises. Mais je comprends par le sourire et le silence face à moi que je dois cesser de demander. Quelques mois plus tard, sans que je m’y attende, Joyson m’annonce que la réponse est arrivée pendant sa méditation et que je peux recevoir l’enseignement de Vigraka-yoga. Je suis heureux et je mesure la confiance accordée. Je commence mon apprentissage. Les postures sont parfois très difficiles, mais mon corps est habitué à se soumettre à la difficulté. Et puis certaines postures aux noms merveilleux sont comme des chorégraphies. Mon corps peint l’espace, se désarticule, danse et respire. Le plus complexe, c’est la philosophie. Je me perds dans un méandre de dieux-déesses, histoires mythologiques et symboles. Mais cela est tellement régénérant et inspirant ! Nos discussions sont passionnantes : je questionne, écoute et conteste parfois ! J’ai l’esprit de contradiction et j’aime bien pousser le raisonnement à sa limite.

Je n’ai pas toujours le goût du partage : j’apprends VIGRAKA YOGA pour moi, pour m’élever spirituellement, pour la joie de plonger au cœur d’un monde lointain et fascinant. Je m’évade seul sur mon tapis ou encore mieux, au sommet d’une montagne face à l’immensité. Et j’avoue éprouver un plaisir particulier à explorer ce qui est rare, voir inconnu.

Un autre yoga m’attire depuis longtemps, le NADA YOGA (yoga du son), un voyage dans le monde des vibrations auquel j’aimerais être initié en profondeur par Joyson.

Un jour, je devrais partir et poursuivre ma vie ailleurs. Je suis comme le vent, je vais là où la vie me porte, mais les liens du cœur n’ont que faire de la distance. Je sais que tant que ma vie durera, je continuerai à apprendre de Joyson. J’ai une confiance absolue en lui, et le savoir qu’il transmet est irremplaçable, authentique et hors du temps. » Guillaume

 

J’ai choisi Guillaume car j’ai saisi ses qualités pour respecter un art spirituel, une tradition familiale. J’ai compris qu’il respecterait mon cœur et mon esprit. Je savais que mes connaissances ne seraient pas déformées ou détruites : l’Ayur Yoga et toutes les pratiques qui y sont connectées peuvent s’épanouir dans un espace libre.

La pratique du Vigraka Yoga est particulière. En sanskrit, vigraha ou vigraka désigne la manifestation de la divinité par une forme matérielle comme une image, une statue ou le corps. Cette forme devient le véhicule par lequel le yogi atteint sa propre divinité. Il n’y a plus de discrimination entre le corps et l’esprit. Cette pratique trouve son origine dans les Veda, des textes de poésie sanscrite, des dialogues philosophiques, des mythes et des incantations rituelles élaborés et composés il y a plus de 3 500 ans. Le chant védique est ainsi inscrit sur la liste de l’Unesco du patrimoine culturel immatériel de l’humanité. La respiration, les mudras (positions des mains), les chants, chaque partie du corps composent un tout pour se mettre en mouvement, comme une danse qui célèbre la beauté et la lumière.

L’étude des 108 postures composant le Vigraha (ou Vigraka) Yoga nécessite parfois toute une vie car à chaque posture correspond une signification et une intention. Chaque posture est elle-même divisée en plusieurs postures. On considère que la maîtrise de 21 postures est déjà un accomplissement remarquable !

J’ai le plaisir d’avoir enseigné à Guillaume Morgan, mon élève depuis plus de 10 ans, 21 postures ! Je le félicite car sa détermination et sa persévérance lui permettent aujourd’hui de partager ses connaissances.

Comme trouver une perle au milieu de l’océan, j’ai trouvé Guillaume pour lui confier des connaissances familiales et précieuses. Je continuerai à donner à Guillaume tant qu’il en aura le besoin. Ayur Yoga, Vigraka Yoga, Nada Yoga sont des îles ondoyantes que j’ai plaisir à faire découvrir à Guillaume. Il en existe encore bien d’autres…

Sa rigueur, sa discipline et son exigence sont à la hauteur des Maha Pancha Budhas, de l’espace qu’il habite par son corps et son silence, de l’air, du feu, de l’eau et de la terre qu’il colore de mille éclats.